Linguistique amazighe

L A N G U E B E R B E R E. LA STANDARDISATION DU KABYLE

L A N G U E B E R B E R E.

LA STANDARDISATION DU KABYLE

[Communication au Colloque sur l’aménagement linguistique, Tizi-Ouzou, Avril 2000 ]

 

 

                                                                                                     Par Saïd CHEMAKH (*)

 

A propos de la standardisation.

Toute extension de l'usage d'une langue dans des domaines où elle n'était pas/ ou n'est plus usitée pousse à la réflexion sur les choix à opérer dans la multitude de possibilités d'expression qu'offre cette langue. Lorsque les ressources de l'expression sont très diverses du fait de l'existence de plusieurs variétés dialectales/ régionales, sociales... du fait de l'existence de plusieurs niveaux de langue, de la richesse lexicale et stylistique de la langue et parfois du fait de l'existence de plusieurs langues en contact rend le choix problématique.

Le choix d'une variété linguistique qui aura pour fonction de servir d'outil de communication dans ces domaines vers lesquelles il y a extension de l'usage se fait suivants des critères consciemment ou inconsciemment admis par les acteurs responsables de ce choix. C'est ainsi que débute ce l'on définira plus tard comme la planification linguistique.

Pour R. Fasold(1) " C'est l'existence de choix qui rend la planification possible " et R. Baylon de préciser que " Ces choix existent à tous les niveaux de l'usage de la langue, mai stous les niveaux ne sont pas susceptibles d'être les objets de la planification linguistique. Généralement celle-ci s'intéresse aux usages officiels, publics de la langue et non pas à la communication quotidienne informelle, où les choix sont laissés aux facteurs de nature socio psychologique qui régissent la situation ".

Une planification linguistique est, selon C. Baylon (1996:178), "un effort explicite et systématique pour résoudre des problèmes linguistiques et parvenir à la réalisation concrète des solutions trouvées grâce à l'appui d'institutions". Selon lui, H.Kloss (2) a regroupé les divers buts de cette planification "en deux catégories, selon qu'ils relèvent de la planification de la codification de la langue, l'aménagement de la langue elle-même, language corpus planning- ou de la planification orientée en fonction de leur statut- l'intervention vise le statut de la langue, language status planning".

En partant de cette définition, E.Haugen (3) propose un tableau où il distingue entre la forme et la fonction de toute planification linguistique. Normalement, toute politique linguistique reste essentiellement du ressort de l'Etat, de l'Institution.

Dans le domaine berbère, des embryons d'une planification de corpus sont mis en place depuis quelques années. S.Chaker (1984:35) souligne que ce mouvement "Sur un plan technique,(...) se traduit par : - Une tendance au passage à l'écrit et pose problèmes très complexe de l'adoption d'une notation "usuelle". - Une volonté d'adaptation au besoin de la communication moderne qui soulève la question de l'enrichissement lexical (et même d'une certaine adaptation syntaxique). - Une volonté de standardisation,uniformisation, en particulier du code écrit."

S.Chaker(1989:133) note que cette planification se fait en dehors de l'institution mais"[qu'] à travers les initiatives concrètes, le travail linguistique réalisé par ce que j'ai appelé ``la mouvance ou nébuleuse berbère'', se constitue petit à petit un espace culturel berbère transnational et autonome qui peut pallier la défaillance de l'Institution". L'une des parties les plus problématiques de la planification interne est la standardisation du lexique. Cette dernière se fait, comme pour la plupart des langues du mondemoderne, par diverses activités et choix : élévation d'un dialecte au rang delangue standard, standardisation autour d'un dialecte ayant les plus hautesproportions de mots apparentés avec d'autres dialectes (cas du toro-so pour lalangue dogon)(4), recours à l'emprunt aux langues vivantes ; néologie... Maistoute standardisation passe par le choix d'une norme ou plutôt d'un type denormes parmi les cinq types de normes recensées jusque-là dans les travaux desociolinguistique. Le choixd'une norme peut se faire aisément pour ce qui est des domaines phonologiqueset morpho-syntaxique du fait qu'il consiste à la sélection d'une variété pardes critères déterminés dans deux champs fermés. Le choix d'une norme dansle lexique est plus ardu carcontrairement aux deux premiers domaines linguistiques, le lexique est un champouvert, en perpétuelle évolution. Nous avons choisi de réfléchir sur les moyens théoriques et les modalités pratiques d'une réalisation d'un lexique standard pour le kabyle.

Déjà, dans notre travail de recherche de DEA (5), nous nous somme penchés sur le lexique et vocabulaire enseignée. L'étude statistique a montré l'etendue et lavariation du nombre d'éléments lexicaux. Une brève analyse lexicologique amontré la grande variété du lexique enseigné dans les manuels. Nous avons proposé alors l'élaboration d'un vocabulaire fondamental pour le kabyle. Cette dernière est une des tâches que nous pouvons considérer comme conséquence de la standardisation du dialecte kabyle.

Pourquoi une standardisation du kabyle ?

La raison fondamentale qui a donc motivé cette recherche était justement la difficulté que posera l'enseignement du lexique du berbère (kabyle) que ce soit pour les berbérophones où encore pour les non-berbérophones si nous ne disposons par d'outil tel que le vocabulaire fondamental. Voilà près d'un siècle que les premières méthodes d'enseignement du berbère de Kabylie ont été publiées.Celles-ci étaient l'oeuvre de linguistes français tels René Basset, ou cellesd'enseignants normaliens autochtones tels Boulifa ou Bensedira. Pendant toutecette période, les études linguistiques se sont renouvelées et d'autresméthodes ont vu le jour, et ce jusqu'à la publication de la méthodeaudio-visuelle Tizi Wwuccen. L'analyse du manuel Lmed Tamazight publié en 1997 par le Ministère de l'Education nationale algérienne a démontré que le problème du choix du lexique à enseigner se pose toujours. Or, dans le domaine de la didactique des langues (maternelles ou étrangères) de nombreuses perspectives se sontd essinées depuis une trentaine d'années surtout avec l'apport de sciences telles la linguistique, la psychologie, les statistiques. En vue de l’enseignement duberbère, il est nécessaire d’élaborer des méthodes qui tiennent compte desrésultats théoriques de celle-ci. Des résultats satisfaisants ayant été obtenus par l’application des données de cette discipline pour les langues européennes (officielles ou minoritaires). Il convient de voir dans quelle mesure nous pourrons exploiter ces instruments pour l'enseignement du berbère. Parmi ceux-ci : la sélection duvocabulaire destiné à l’enseignement. Cette voix était déjà expérimentée parl'équipe qui a élaboré le français fondamental, par exemple. Pour permettre un enseignement rapide et efficace du français et suite à la demande de l'Education Nationale, l'équipe dite du Credif (6) a été amenée à utiliser des méthodes statistiques pour trier et sélectionner un vocabulaire pouvant faire l'objet du premier apprentissage : le français fondamental. Ce dernier a, d’ailleurs, servi de modèle pour l’élaboration de vocabulaires fondamentaux pour les langues européennes.

Déjà en 1968,la première conclusion et recommandation de la Coopération Culturelle du Conseil de l'Europe en matière de recherche est ainsi formulée : " - Des recherches sont nécessaires dans le domaine du vocabulaire et des structures des langues européennes, sur le modèle de celles déjà entreprises pour le français... ».(7) Pourquoi nepas doter le berbère d'un outil didactique ayant des bases objectives et ayantdémontré son efficacité? Surtout lorsqu'on sait l'urgence qui s'est fait ressentir depuis des années.

Déjà, H. Hireche (1980:11) note que " le seul préalable [à l'enseignement], qui soit de l'ordre du réalisable est que la base du travail soit un vocabulaire commun à tous les professeurs, quitte à ce que chacun ajoute ou supprime, en fonction des situations, quelques mots".

Même si les problèmes de prise en charge matérielle de ces travaux peuvent se poser, ils restent du domaine du réalisable. S.Chaker (1988 : 133)affirmait que : " le berbère fondamental peut être élaboré, cette action de standardisation convergente des dialectes peut être conduite en dehors d'une institution normalisatrice".

Cette standardisation devrait donc être l'oeuvre des berbérisants. D'ailleurs S.Chaker (1999:159) affirmera "Dans les années à venir, les berbérisants seront de plus en plus amenés à se pencher sur le problème d'aménagement linguistique, notamment de standardisation de la langue, et à y apporter leurs solutions."

Tout en insistant pour que la standardisation convergente commence, avant tout, par l'élaboration des standards dialectaux. Nous avonspensé contribuer à cette standardisation du berbère en travaillant sur lelexique pouvoir tirer le vocabulaire fondamental d'un dialecte : le kabyle à partir du standard kabyle. Nous pensons pouvoir atteindre deux objectifs essentiels :

1- Montrer comment on peut réaliser un standard dialectal et qui sera une première expérience dans le processus de normalisation convergente.

2- Mettre à la disposition des praticiens, auteurs de manuels...un outil pratique pouvant servir à la confection de meilleurs outils pédagogiques aptes à rependre aux exigences de la didactique moderne où la sélection objective du lexique facilite l’apprentissage et augmente la vitesse d'acquisition du code linguistique.

Comment standardiser le kabyle ?

Pour réaliser ces objectifs, la démarche suivante peut être adoptée.

Dans un premier temps, il est nécessaire d'éclaircir certains concepts en usage en sociolinguistique en examinant le corpus théorique relatif à l'aménagement et à la standardisation linguistique. Puis il y a lieu d'examiner la problématique de l'élaboration de vocabulaires fondamentaux de façon général en tenant compte des données sociolinguistiques des langues pour lesquelles ces vocabulaires sont élaborés, exemple : français et anglais (langues dominantes), catalan (langue minorée)...

Dans un second temps, il faut examiner les différents facteurs qui militent pour en faveur de l'aménagement du berbère. Puis, il faut revenir sur les embryonsd'aménagement entamés jusque-là. Après cela,il faut se pencher sur l'examen du contenu et des limites des thèses sur l'aménagement du berbère. Viendra ensuite la présentation des résultats de la statistique lexicale faite sur les textes sélectionnés ainsi qu'une analyse détaillée du vocabulaire à haute fréquence en tenant compte des critères de pan-berbérité, d'extension géographique des formes dans le dialecte, de la clarté et de la régularité morpho-syntaxique.

En dernier lieu, il s'agira de formuler l'utilisation concrète de ce vocabulaire fondamental du kabyle.

 

 

Notes:

1-R. Fasold, 1984, The Sociolinguistics of Society, Blackwell.

2-H. Kloss, 1969, Research Possibilities onGroup Bilinguism : a Reporter, Québec.

3- pour le tableau d'Einar Haugen, voir J. Maurais(édit.), 1987, Politique et Aménagementl linguistiques, p.9.

4- Voir G. Galtier, La standardisation de la langue dogon, in Bulletin d'Etudes Africaines n°19-20, pp. 197-220. Inalco, Paris.  

5- Cf. Mémoire de Dea : Lexicologie berbère, Contibution au berbèrefondamental (kabyle) soutenu le 02/07/1996 à l'Inalco et publié en partiedans : - Tifinagh n°11-12.(1998),Contribution au berbère fondamental. Rabat.

- Anadi n°3-4. (1999),Enseignement de Tamazight. Donnéesintroductives. Tizi-Ouzou.

6- Cf. G. Gougenheim, R. Michéa, P. Rivenc, A. Sauvageot, L'Elaboration du français fondamental (1°degré), Didier, Paris, 1964.

7- Cf. Conseil de la Coopération Culturelle du Conseil de l'Europe, Les langue vivantes et le monde moderne, Aidela, 1968.

Bibliographie :

C. Baylon, 1996, Sociolinguistique,(2° éd.), Paris, Nathan.

S.Chaker, 1984, Textes en linguistique berbère, Paris, CNRS.

S. Chaker, 1999, Berbères aujourd'hui,(2° éd.), Paris, l'Harmattan.

H. Hireche, Bilan de l'enseignement en berbère, Tisuraf n°6, [pp.2-13], Paris, Imedyazen, 1980.

 

 

                                           (*) Chercheur en linguistique berbère, Crb/Inalco, Paris [2000].

                                                   Enseignant de berbère,Association Azul, Créteil.



20/07/2014
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